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Déconstruire, disent-ils

Loeve&Co-llect: Vingt-deuxième semaine. Chaque jour à 10 heures, du lundi au vendredi, une œuvre à collectionner à prix privilégié, disponible uniquement pendant 24 heures. Collectionner n'a jamais été aussi enrichissant...
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Déconstruire, disent-ils

Heure et lieu

07 sept. 2020 à 09:59
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À propos de l'événement

Semaine 22 : Déconstruire, disent-ils

Malgré tous les bouleversements dont elle a été le théâtre, la peinture a globalement répondu pendant des siècles à la définition aiguisée qu’en a donné Maurice Denis en 1890 dans Art et critique: Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées.

Une surface plane recouverte de couleurs? Au cours des années 1960, à la suite des audaces de certains pionniers de l’abstraction américaine (Barnett Newman, Ad Reinhardt ou Ellsworth Kelly), l’Art minimal ou le Land Art, par exemple, explorent les possibilités d’une pictorialité qui s’affranchisse du cadre illusionniste de la surface plane. Ainsi, le sculpteur Donal Judd propose-t-il en 1965 d’introduire le concept d’objet spécifique, qui redéfinit et fond les catégories traditionnelles de la peinture et de la sculpture en une nouvelle entité, dans une démarche de démarquage radical de la tradition européenne moderne: Les trois dimensions sont l'espace réel. Cela élimine le problème de l'illusionnisme et de l'espace littéral, de l'espace qui entoure ou est contenu dans les signes et les couleurs – ce qui veut dire qu'on est débarrassé de l'un des vestiges les plus marquants, et les plus critiquables, légués par l'art européen.

Cependant, les boîtes en métal laqué de Judd ressortent d’une esthétique purement industrielle, évacuant la main, l’outil, le geste, l’inconscient, l’engagement… Le Minimalisme américain paraît abstrait, certes il semble pousser la radicalité bauhaussienne à son paroxysme, mais il s’avère surtout une formidable machine à ringardiser un certain art européen, et notamment français, focalisé depuis deux décennies sur des débats de chapelle entre partisans de l’Art informel ou construit, du nuagisme, du paysagisme abstrait, de la réalité poétique ou du tachisme… Pourtant, de notre côté de l’Atlantique, une bande de jeunes gens pétris de matérialisme dialectique et de psychanalyse, prenant connaissance (de manière accélérée après la naissance de la revue Art Press en 1972) des audaces américaines, entreprenait à son tour de rompre avec l’abstraction à la papa pour remettre en cause le fondement même de la peinture, c’est-à-dire sa réalité matérielle.

Châssis, toile, pigments, liants, pinceaux… rien n’échappe à leur déconstruction méthodique. Réunis fugacement sous l’appellation générique Support(s)/Surface(s), cette bande de jeunes gens, certains de bonnes familles, d’autres prolétaires, certains parisiens, mais pour beaucoup méridionaux, multiplient les audaces formelles et conceptuelles, et entreprennent de laisser la peinture coloniser l’espace, en s’attaquant tant à des sites naturels qu’à des environnements urbanisés.

Le critique Didier Semin explicite ainsi le nom dont ce groupe se dote: Le support (toile, apprêtée ou non, châssis) et la surface sont un peu les éléments premiers du tableau, dans la tradition de la peinture; ce qui resterait, en somme, si l'on pouvait, par hypothèse, décanter un art en laboratoire pour en extraire les constituants spécifiques. Revendiquer support et surface comme programme, c’était démystifier le rôle de l'artiste, lui retirer les privilèges mystérieux de l’inspiration pour le ramener dans la sphère du travail – une valeur sanctifiée dans une vision marxiste du monde, alors largement dominante chez les artistes et les intellectuels français.

Support(s)/Surface(s) est une nébuleuse dont la pensée et la pratique ont considérablement influencé l’art français des dernières décennies, y compris par l’intermédiaire de travaux signés par des artistes qui en sont proches, sans en avoir fait partie, à l’instar de Pierre Buraglio, Simon Hantaï, Christian Jaccard ou François Rouan. En une poignée d’expositions de groupe (dont la plus importante a lieu au Musée d’art moderne de la ville de Paris en 1970), de tracts et d’excommunions, on peut considérer que le mouvement regroupe les artistes André-Pierre Arnal, Vincent Bioulès, Louis Cane, Marc Devade, Daniel Dezeuze, Noël Dolla, Toni Grand, Bernard Pagès, Jean-Pierre Pincemin, Patrick Saytour et Claude Viallat.

Parallèle à ce qu’a pu être Tel/Quel pour la littérature, la revue Peinture, Cahiers théoriques, fondée en 1971 par Vincent Bioulès, Louis Cane, Marc Devade et Daniel Dezeuze, a permis de diffuser les théories du groupe. Daniel Dezeuze résume ainsi ce projet: Le but de cette revue est la défense militante de Mai 68 dans le domaine des arts picturaux. Mais elle doit étendre sa vision politique à d’autres disciplines telles que la psychanalyse, le marxisme, l’orientalisme relancé par la révolution culturelle chinoise dans l’optique d’un ancien et nouveau matérialisme.

Naturellement, les ambitions théoriques du groupe freinent quelque peu la visibilité ou la carrière individuelle de ses membres, même si, au cours des années 1970, ils exposent individuellement ou en groupe dans la plupart des galeries les plus actives en France (Yvon Lambert, Daniel Templon…), mais aussi en Europe (Albert Baronian à Bruxelles, Paul Maenz à Cologne ou La Bertesca à Gênes, par exemple).

Pourtant, les inventions conceptuelles et formelles des artistes de Support(s)/Surface(s) ont modifié en profondeur la manière de faire de l’art, à commencer par l’usage de la toile libre, sans châssis, qui s’est généralisé dans les années 1980, notamment auprès des tenants de la Figuration Libre. La plupart des membres du groupe étant devenus professeurs dans des écoles des Beaux-Arts, notamment dans le Sud de la France, leur succès s’est avéré paradoxal: ils ont de plus en plus été perçus comme académiques alors que la diffusion de leurs préceptes auprès de la jeunesse artistique du pays progressait.

À compter des années 1990 (et cela ne fait que s’intensifier), un véritable revival les a progressivement remis au centre de la scène artistique, non seulement hexagonale (de nombreux jeunes peintres ou sculpteurs affichant une attention aux matériaux, aux outils, aux processus… qui leur doit beaucoup) mais internationale. La parenté entre leurs recherches, datant parfois de plusieurs décennies, et certaines tendances très actuelles de la peinture abstraite leur apporte une véritable fortune critique, et leur a (enfin) ouvert les portes des galeries et institutions américaines de premier plan.

Pour intituler cette semaine dédiée à certains des membres fondateurs de Support(s)/Surface(s), nous avons choisi un clin d’œil à Marguerite Duras, dont le roman (et le film éponyme) Détruire, dit-elle est paru en 1969, strictement en même temps que ce mouvement pictural. S’ils n’ont que peu de liens apparents, ils doivent tous deux beaucoup aux théories structuralistes. Philippe Sollers, le fondateur de Tel/Quel, compagnon de route des débuts de certains membres du groupe, salua alors le grand bouleversement formel du film de Duras. Le compliment vaut aussi, à n’en pas douter, pour les audaces des artistes du groupe, qui n’ont pas laissé la peinture dans l’état où ils l’avaient trouvée. Et c’est heureux.

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