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lun. 19 avr. | https://www.loveandcollect.com

Love&Collect: Iolas le Grand (2)

Love&Collect: Cinquante-quatrième semaine. Chaque jour à 10 heures, du lundi au vendredi, une œuvre à collectionner à prix privilégié, disponible uniquement pendant 24 heures. Collectionner n'a jamais été aussi enrichissant...
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Love&Collect: Iolas le Grand (2)

Heure et lieu

19 avr., 10:00
https://www.loveandcollect.com

À propos de l'événement

Semaine 54: Iolas le Grand (2)

Pour la première fois depuis les débuts de Love&Collect, nous dédions deux semaines successives au même thème; mais quel thème! Alexandre Iolas est un des galeristes qui a le plus profondément transformé le monde de l’art au vingtième siècle. Cet ancien danseur a simultanément ou successivement ouvert des galeries dans le monde entier, de New York à Paris, en passant par Madrid, Milan ou Athènes, dans ces années 1960 et 1970 où ses plus entreprenants concurrents se contentaient d’un, voire de deux espaces.

Retrouvez les œuvres de la semaine tous les jours du lundi au vendredi, à 10h en cliquant sur ce lien.

Au-delà de son charme, de son charisme, et des audaces que ces derniers lui autorisaient, il est certain que la clientèle récurrente des immenses collectionneurs américains d’origine française Jean et Dominique de Ménil, à qui Iolas a vendu des brouettes de chefs d’œuvres de Brauner, Magritte ou Max Ernst, mais également de Martial Raysse ou de Jean Tinguely, a permis au marchand cosmopolite d’origine grecque d’opérer à une échelle jusque là inédite.

  Pourtant, c’est l’héritage artistique de Iolas qui demeure le plus sidérant. Parce qu’il appartient à cette aristocratie très restreinte des marchands qui ont su détecter, apprécier et défendre plusieurs générations d’artistes: Iolas en effet est un passeur indispensable entre Surréalisme, Pop Art américain (Ruscha, Warhol) et Nouveau Réalisme français. De plus, s’il vouait un véritable culte aux artistes (l’assertion suivant laquelle il fermerait définitivement ses galeries quand son ami Max Ernst disparaîtrait en est l’expression ultime), les artistes lui étaient en retour d’une fidélité et d’une affection qui dépassent largement la norme. Ainsi, quand un journaliste interroge Andy Warhol en 1986, s’enquérant de pourquoi il a consacré sa dernière série à une reprise de la Cène de Léonard de Vinci, celui-là lui répond simplement: Parce qu’Alexandre Iolas me l’a demandé. Les témoignages de cette nature sont nombreux, et concordants. Ainsi de Niki de Saint-Phalle, qui raconte: Mon galeriste Alexandre Iolas croyait vraiment en mon travail, et accueillait favorablement toutes mes évolutions. Il était très important à mes yeux, c’était pour moi l'homme qui avait redécouvert les surréalistes et cru en eux. Il a acheté mes œuvres et m'a offert dix-sept expositions; il m'a donné assez d'argent pour vivre lorsque mes œuvres ne se vendaient pas, tout en me disant: Je serais inquiet si tu vendais, ce serait un très mauvais signe, la résistance à ton travail est très positive. De nombreux artistes témoignent de cette foi que Iolas témoignait envers leur travail, à des périodes où le succès était loin d’être au rendez-vous, comme René Magritte qui se souvient: Iolas a commencé à acheter mes œuvres juste après la fin de la guerre. Il achetait presque tout ce que je produisais, alors que mon travail n’avait alors presqu’aucun marché… À l’occasion de sa rétrospective parisienne, en 1971, Max Ernst déclare pour sa part simplement: C’est à Alexandre Iolas que je dois mon succès, et je lui en suis profondément reconnaissant.

Il n'y a peut-être qu'une poignée de personnes dont la vie a eu un impact aussi profond sur l'évolution de l'art moderne qu'Alexandre Iolas. Pourtant, après sa mort en 1987, le nom de ce grand collectionneur d'art – à qui l'on doit notamment la découverte d'Andy Warhol et qui possédait d'importantes galeries à New York et en Europe – est tombé dans l'oubli. Mais aujourd'hui, trente ans plus tard, sa réévaluation semble battre son plein, grâce à des expositions consacrées à sa vie et à sa collection, l'annonce de la création d'un musée à son nom à Athènes et la publication de sa première biographie en anglais, Iolas the Great, par Nikos Stathoulis.

Né à Alexandrie, en Égypte, en 1908 (bien qu'il ait régulièrement varié sur la date) dans une riche famille grecque, Iolas – de son vrai nom Constantinos Koutsoudis – a mené une vie digne d’un roman. À 17 ans, il s'enfuit de chez lui, d'abord à Athènes, puis à Berlin, pour réaliser son rêve de devenir danseur de ballet, avant de s'installer à Paris, puis à New York en 1935. En chemin, il se lie d'amitié avec des artistes comme Pablo Picasso et Max Ernst. En Amérique, il rencontre Theodora Roosevelt, la petite-fille de Theodore Roosevelt, qui est également danseuse. Ensemble, ils ont fait le tour de l'Amérique du Sud. Ils devaient se marier, mais sa famille n'approuvait pas son choix d’un jeune danseur grec. Cependant il ne s’agit là que du premier chapitre de ce qui deviendra une vie encore plus mouvementée. Iolas abandonne la danse et devient directeur de la Hugo Gallery dans la 55e rue de New York.

C'est là, à la fin des années 1940, qu'il voit pour la première fois un homme mince passer devant sa galerie avec un petit sac et un portfolio. Un jour, il décide de lui demander où il va et ce qu'il trimballe. C'est mon déjeuner, dit l'homme qui s'avéra être Andy Warhol, et voici mes dessins de chaussures, je travaille dans cet atelier là-bas. Iolas jette un coup d'œil aux dessins et lui dit que c'est son dernier jour de création pour des marchands de chaussures. Cette conversation a débouché sur l'exposition de dessins inspirés par les écrits de Truman Capote, organisée par Warhol en 1952.

En 1955, Iolas ouvre la galerie Jackson-Iolas (avec l'ancien danseur Brooks Jackson); puis essaime bientôt des galeries à Paris, Milan, Rome, Genève, Madrid et Athènes.

Athènes devait être la fin de son épopée. De 1951 à 1972, il avait construit une villa moderniste dans la banlieue d'Agia Paraskevi, alors presque vide, à la périphérie de la ville, qu'il avait remplie d'œuvres d'art et d'antiquités. L'idée de léguer sa collection à l'État et de transformer sa maison en musée a pris forme après la chute de la dictature militaire en 1974, lorsque le Premier ministre Konstantinos Karamanlis lui a dit au cours d'un dîner: Vous êtes riche et mon pays est pauvre, et je veux que vous fassiez quelque chose à ce sujet. Iolas a répondu sans ambages: Je vous construirai, en Grèce, le plus grand musée d'art moderne du monde.

Mais tout a mal tourné. Les tabloïds grecs se sont retournés contre Iolas, qui était ouvertement homosexuel, et l'ont traqué jusqu'à sa mort. Pourquoi la tragédie est-elle advenue ici et pas ailleurs? demande Stathoulis. Mais Iolas se sentait tellement grec qu'il voulait revenir chez lui, même si cela signifiait sa fin. Je ne peux pas l'expliquer autrement. Stathoulis relate à ce sujet une histoire qui illustre les sentiments du galeriste envers son pays d'origine. Un matin, en 1985, Iolas appelle Andy Warhol et lui demande de créer un groupe d'œuvres inspirées de la Cène créée par Léonard de Vinci (1495-97) pour le Palazzo Stelline à Milan. Warhol est ravi et répond: Je n'arrive pas à croire que tu me demandes cela, j'ai justement une petite image de la Cène de Vinci au-dessus de mon lit. Super, a répondu Iolas, alors vas-y. Mais laisse le siège de Judas vide. J'aimerais y mettre les Grecs. En 1986, la Cène de Warhol est inaugurée à Milan. Ce sera le chant du cygne pour Iolas, et pour l'artiste qu'il a défendu.

Un procureur a porté plainte contre Iolas pour trafic d'antiquités. Les charges sont finalement abandonnées lorsque le galeriste présente des preuves qu'il ne fait que rendre des antiquités à la Grèce. Les relations avec sa famille, et surtout avec sa sœur, se détériorent et lui pèsent lourdement, nombre de ses amis l'abandonnent et il contracte le VIH. La France l'a cependant honoré de la Légion d'honneur, la plus haute distinction du pays, et il a été invité à être le guide de François Miterrand pour la collection de Dominique de Menil lors d'une exposition à Paris en 1985.

En 1986, Iolas avait fermé ses galeries, après avoir promis de le faire après la mort de son ami Max Ernst. Un an plus tard, il disparaissait et son héritage, la maison située dans la banlieue d'Athènes, était pillée et une grande partie de son précieux contenu volé: les plans du musée envisagé n'ont jamais été mis en œuvre par le gouvernement grec, qui avait finalement refusé d'accepter la donation de sa collection parce que [la ministre de la Culture Melina] Mercouri avait peur du stigmate, rapporte Stathoulis sans hésiter.

La maison de Iolas est aujourd'hui abandonnée et délabrée. Des fragments de marbre blanc jonchent l'herbe non entretenue à l'extérieur. L'artiste William E. Jones, qui est depuis longtemps fasciné par Iolas, a présenté une exposition à la galerie David Kordansky de Los Angeles comprenant des photographies et un nouveau film de trente minutes, Fall into Ruin (2017), qui explorent tous deux la vie et l'héritage de Iolas. (Ce film a été présenté en avant-première au Modern Institute de Glasgow).

Cependant, il faut espérer que tout n'est pas perdu. La municipalité d'Athènes a récemment entamé les procédures nécessaires pour racheter la maison au promoteur immobilier qui en est actuellement propriétaire. Après de nombreuses années de lutte menée par Stathoulis et d'autres, il semble que la vision de Iolas va devenir réalité et que sa maison va être transformée en un musée d'art moderne – même si ce n'est pas le plus grand du monde.

Mais malheureusement, une grande partie de ce qu’a bâti Iolas a été perdue. Immédiatement après sa mort, sa famille et d'autres personnes ont dispersé sa vaste collection. Il y a eu des effractions. Ils ont cambriolé l'endroit pendant des années et il y avait encore des objets à l'intérieur, explique M. Stathoulis. Bien que près de 7 500 œuvres d'art aient été réclamées par ses héritiers, environ 2 500 demeurent toujours introuvables. Leur valeur est très difficile à estimer, soupire Stathoulis. Imaginez, ils ont encore trouvé deux cents autres tableaux dans un sous-sol, dont un Fontana, qu'ils ont décrit comme une toile détruite d'un artiste inconnu. Ils n'avaient aucune idée de ce qu'ils faisaient.

Avec une nouvelle édition de sa biographie définitive en anglais, Stathoulis espère restaurer le nom de Iolas. Simultanément, une exposition d'objets personnels et d'œuvres d'art de la collection Iolas se tient à Londres, dans la résidence du collectionneur Christos Michailidis; elle présentera des pièces d'Ernst, de Matisse, de Picasso et de Warhol, entre autres.

Mais il y a quelque chose de plus profond dans cette réhabilitation: Iolas a été l'une des premières victimes de la machine politique qui allait finalement conduire la Grèce à la ruine financière et à l'impasse culturelle. Reconnaître la grave injustice dont a été victime ce grand défenseur de l'art est une façon de tourner une nouvelle page. Ce n'est pas seulement le monde de l'art qui en a besoin, c'est le pays tout entier.

Iannis Baboulias

Frieze Magazine, 2017

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