Expositions

jeu. 17 sept. | Loeve&Co

Patrick Procktor, Postures

Importante exposition, riche d’une trentaine d’œuvres, centrée sur les emblématiques portraits de Patrick Procktor, réalisés à l’aquarelle entre 1967 et 1973.
Les inscriptions sont closes
Patrick Procktor, Postures

Heure et lieu

17 sept. 2020 à 18:00 – 31 oct. 2020 à 19:00
Loeve&Co, 15 Rue des Beaux Arts, 75006 Paris, France

À propos de l'événement

Figure clé du Swinging London des années 1960 et 1970, Patrick Procktor (1936-2003) n’a exposé en France qu’à deux reprises (au Musée d’art moderne de la ville de Paris en 1970, avec sept autres dessinateurs, dont David Hockney, et au Studiolo de la Galerie de France, en solo en 2014). Du 17 septembre au 31 octobre prochain, la Galerie Loeve&Co lui consacre une importante exposition, riche d’une trentaine d’œuvres, centrée sur ses emblématiques portraits, réalisés à l’aquarelle entre 1967 et 1973. 

Communiqué de presse disponible ICI.

Visuels HD pour la presse sur demande par email à and@loeveandco.com.

Durant l’été 1967, Patrick Procktor est en vacances en Italie avec David Hockney et Peter Schlesinger. Hockney a apporté une boîte d’aquarelles, mais les délaisse au profit des crayons de couleurs. Alors Procktor s’en empare, capture des instantanés de ces lumineux et artistiques moments d’amitié et d’exploration, et les adopte pour toujours. Quelques années plus tard, Hockney saluera Procktor comme un grand aquarelliste anglais de voyages. Le compliment est réel, car on ne plaisante pas avec ce médium au pays de Constable et de Turner. Mais il est aussi vachard, car il dénonce en creux le manque d’ambition de Procktor, ou son manque de réussite, ce qui finalement revient au même.

Les amis, les lieux, la lumière, les traces de la grande culture du passé... en dandy accompli et excentrique, Patrick Procktor est resté sa vie durant fidèle à ces sujets, qu’il a inlassablement couchés sur le papier chiffon, de la Chine communiste, où il fut l’un des premiers artistes occidentaux (à être?) accepté, au Maroc ou à la Grèce, de l’Inde à l’Afrique du Sud (ses Guardian Readers, peints en 1974 à Johannesburg, ornent la pochette du disque Blue Moves, d’Elton John). Les portraits dominent largement l’œuvre de Procktor, où l’on croise et recroise les mêmes proches, l’élite du Londres arty ou gay des années 1960 et 1970, Jill Bennett, Ossie Clark, Eric Emerson, Kaffe Fassett, Christopher Gibbs, Derek Jarman, Peter Langan, Lord Montagu, Joe Orton, John Osborne, Terence Stamp... Procktor saisit ses modèles avec un grand naturel, dans des poses qui n’en sont pas, dans leurs postures; assis volubiles dans des canapés, à demi couchés et à moitié endormis contre des murets, assis en tailleur en train d’écouter de la musique, accoudés à une cheminée ou à une fenêtre, allongés sur le ventre et sur un couvre-lit éclatant, jambes croisées, pieds ramenés sous les fesses, le bras relevé sous la nuque, torse nu ou dans le plus simple appareil. Même lorsqu’il peint ses amis, durant les longues soirées, ou pendant les vacances ou les errances qu’ils partagent, Procktor semble ne rien représenter d’autre que le cadre dans lequel il évolue, au même titre qu’il peint un meuble, un arbre, le motif d’un carrelage, un livre ou un bouquet. Il s’autorise la même liberté, et la même lucidité. Il pointe ou exagère leurs défauts physiques, par exemple, mais sans cruauté, toujours avec tendresse. Son monde flotte. Le blanc prédomine souvent. Les silhouettes se détachent clairement, elles habitent un vide qui pourrait bien être celui que ressent Procktor, quand il n’a pas bu, quand il ne rumine pas sa jalousie à l’encontre d’Hockney, dont il est irrémédiablement devenu le double négatif. 

Impossible en effet de citer le nom de Patrick Procktor sans que surgisse immédiatement celui de David Hockney.

Au jeu des sept erreurs ou ressemblances entre les deux artistes anglais, la septième est la plus cruelle, et de loin. Tous deux ont commencé à briller dès leur apprentissage dans une prestigieuse école d’art londonienne, La Slade School

of Fine Art pour Procktor, le Royal College of Arts pour Hockney. Ayant fait connaissance en 1962, à l’occasion de

Young Contemporaries, ils ont été révélés sur les cimaises de la fameuse exposition New Generation, à la Whitechapel Gallery, en même temps que Bridget Riley ou Patrick Caulfield. Passionnés de peinture et de littérature, ils deviennent immédiatement intimes, et partageront d’ailleurs un même goût du théâtre et de l’opéra, auxquels ils prêteront leurs talents avec succès. Ouvertement gays, excentriques, ils deviennent rapidement des icones dandy, immortalisés par les plus grands photographes (Cecil Beaton mais aussi Robert Mapplethorpe, entre autres, pour Procktor). Cosmopolites et brillantissimes, ils évoluent dans un univers glamour et Pop; Procktor réalise des pochettes d’album pour les Rolling Stones ou Elton John, et peint des portraits d’anthologie de Jimi Hendrix ou Mick Jagger. De multiples œuvres témoignent de la proximité entre Hockney et Procktor; ils se sont mutuellement portraiturés à de nombreuses reprises (peint en 1967, The Room, Manchester Street, figurant Procktor en pied dans son atelier, est le premier portrait grandeur nature peint par Hockney).

Pendant cette décennie 1960, les deux peintres ne font quasiment qu’un. Comme le résume le critique John McEwen,

«Il était impossible alors de mentionner l’un sans parler aussi de l’autre. Ils étaient comme Castor et Pollux. Ils étaient les dandys jumeaux du monde de l’art». Ensuite leur relation perdure, même si elle est moins constante après qu’Hockney s’est installé aux États-Unis tandis que Procktor, lui, voyageait (concordance des temps à revoir) toujours plus vers l’Est (Italie, Maroc, Chine, Inde...). Jouant aux échecs, dessinant, fumant paresseusement sur un lit défait, leur complicité crève la pellicule dans l’éclatante série de photographies prises par John Kasmin en cet été 1969 au Nid de Duc, la villa du réalisateur Tony Richardson surplombant Saint-Tropez, cadre du monumental Portrait of an Artist (Pool with two figures) qu’Hockney achève en 1972. Cependant, alors que ce dernier est devenu une référence absolue, le peintre le plus célèbre de la deuxième moitié du vingtième siècle, Procktor est demeuré largement inconnu, sombrant progressivement dans un quasi-anonymat jusqu’à sa disparition prématurée en 2003. Pour son condisciple de la Slade School, l’artiste Richard Beer, ce ne sont pas ses excès qui lui ont été fatals, «c’est sa jalousie envers Hockney qui a épuisé Patrick. C’est ce qui l’a tué».

Cela pourrait ressembler à un scénario de film mélo, un Amicalement Vôtre au pays du Pop qui se terminerait mal, un jeu de miroirs entre un artiste solaire, David Hockney, et son double négatif, Patrick Procktor, particulièrement doué pour le malheur, malgré le large sourire qui illumine le plus souvent son visage sur les portraits, malgré les déguisements dont il s’affuble volontiers, malgré la vie de bohème chic qui le mène aux quatre coins du monde. Mais la vie ce n’est pas du cinéma, et celle de Patrick Procktor regorge de dramatiques péripéties, à tel point que c’est d’abord par sa biographie, Art and Life, écrite par le critique Ian Massey et publiée en 2010, que l’œuvre incroyablement touchante et troublante de Procktor est sortie du purgatoire.

À quatre ans, Procktor perd son père, et quitte Dublin pour Londres, où sa sensibilité artistique se révèle, sous l’influence de son professeur à la Highgate School, le paysagiste Kyffin Williams. Mais les revenus de sa mère sont insuffisants, et il doit s’engager dans la Royal Navy. Ce service militaire prolongé lui donnera le goût des voyages, et des langues (il y apprend notamment le russe, qui lui permettra de se plonger directement dans une littérature marquée par la passion triste...). En 1958, Procktor peut enfin intégrer la prestigieuse mais traditionnelle Slade School of Fine Art; son style devient flamboyant: il virevolte dans le swinging London, affublé d’un fez, et de leggings en velours, les ongles fréquemment rehaussés de vert acide. L’appartement-atelier qu’il acquiert dans le quartier de Marylebone, 26 Manchester Street, avec les fruits de ses premières expositions à succès (dont celle à la galerie Redfern, en 1963), devient le repaire de toute la bohème artistique: le photographe Cecil Beaton et les peintres RB Kitaj, Frank Auerbach, Francis Bacon, Gilbert & George, ainsi qu’Hockney naturellement, participent activement à sa décoration, déraisonnablement florale, et fruitière (même la cheminée est flanquée d’ananas d’où émergent des éphèbes en tenue d’Adam). L’énumération des visiteurs de l’antre de Manchester Street ressemble à un bottin de la gentry et de la contre-culture chic, du cinéaste Derek Jarman à la Princesse Margaret, des stylistes Celia Birtwell et Ossie Clark aux rock stars Mick Jagger ou Jimi Hendrix, cependant Procktor ne fut rien moins qu’un peintre mondain. Sa sensibilité surnaturelle, son alcoolisme, mais un alcoolisme agressif, aussi farouchement autodestructeur qu’extralucide, le placent naturellement du côté des suicidés de la société, pour reprendre les mots d’Artaud. En 1966, il succombe à Gervase Griffiths, mi-mannequin, mi-chanteur, qu’il peint obsessionnellement pendant deux ans. Mais sa première exposition aux États-Unis, à la Nordness Gallery de New York en 1968, entièrement dévolue à son muse (si le masculin est permis), est fraîchement reçue. Et à son retour à Londres, il découvre que Gervase s’est enfui à Haïti. La réaction de Procktor est plutôt radicale: il se détourne du Pop, de l’Amérique, des grands formats, de la peinture, même, au profit de l’aquarelle, plus trouble, plus intimiste, plus légère dans tous les sens du terme. Il se détourne même de la vie dissolue, et de l’homosexualité, épousant en 1973 une de ses amies, restauratrice voisine devenue veuve, Kirsten Benson, dont il aura un fils, Nicholas. Mais Kirsten meurt d’une crise cardiaque en 1984, à 44 ans seulement. Et en 1999, la tanière de Manchester Street prend feu, emportant ses souvenirs, et une large part de ses œuvres. Sans assurance, oublié d’un monde de l’art qu’il n’épargnait guère lui-même, Procktor se retrouve tellement démuni qu’il retourne vivre aux côtés de sa mère, à laquelle l’unit pourtant une relation si complexe et douloureuse qu’elle le mènera littéralement en prison, cette dernière ayant porté plainte contre lui pour tentative d’assassinat... Quand en 2003 Procktor finit par s’éteindre, il n’est plus, pour ses contemporains, qu’une silhouette élégante sur des photographies, ou un copyright au verso de pochettes de disques.

Les inscriptions sont closes